La Légende de Froideville

 (Légende se déroulant à Mers au Moyen-âge, écrite par Paul Sonniès avant 1891)

 

CHAPITRE I

 

Dieu le veult ! clamait à voix stentorée Maître Jacques, l'ermite de la falaise, tout flambant de sa propre harangue, en pareille manière que l'âne gris du meunier Bertrand, lequel horrifiquement se faisait peur à soi-même toutes et quantes fois qu'il pétaradait.

Le vent de mer lui tortillait sa longue barbe rousse et, depuis deux heures passées debout sur une grande pierre, il preschait la guerre sainte contre les Sarrazins maudits et mettait Mahomet en capilotade, vociférant, tempêtant, tonitruant, faisant force moulinets de gestes et s'entendait de plus d'un quart de lieue par la vallée de Bresle, sans être encore enroué, en quoi miracle céleste était apertement manifesté !

Et tant et tant se démena que la foule qui s'étripait et varpouillait autour de lui, seigneurs empanachés, bourgeois endrapés, vilains enguenillés, enfants embrenés, morveux et empissés, voire même un couple de culs de jatte loqueteux, commencèrent de crier : Guerre ! Dieu le veult ! Ce qui donna à Maître Jacques le temps de respirer un tantinet et reprendre haleine.

- Messire Reynold, dit le très haut et puissant comte d'Eu au noble baron de Froideville, vous seul ne parlez mie. Penseriez-vous que moi, Raoul de Lusignan, je ne doive point aller venger la défaite de Gui de Lusignan, roi de Jérusalem ? Par la mort-bœuf ! J'ai maigri de quinze livres, rien qu'à me souvenir que ces damnés Sarrazins le retiennent captif. Etes-vous pas d'avis que sa rançon se doit payer à grands coups de lances, à bonnes volées de flèches à travers les ventres payens et belles tambourinades de masses d'armes dessus la peau noire et le crâne pelé de tous ces moricauds ?

- C'est noblement pensé, répondit Messire Reynold de Froideville, et bien me sourirait de gagner le Ciel en faisant force brochettes de têtes de Sarrazins et voudrais voir Pluton, mon cheval de bataille, se vautrer le poitrail et chauffourrer à travers tripes de mécréants. Mais que fera ma noble épouse, la gente châtelaine de Froideville, quand serai si loin et pour si long temps ?

- Elle filera la laine et tournera le fuseau, en priant Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde et vous octroie la victoire.

- Oh! que nenni ! aussi ne la quitterai-je point d'une semelle, par crainte d'accident ...

- Le diable m'emporte si je ne vous fais présent d'une serrure tant subtile et parfaite que vous pourrez dormir en paix !

- Voire ! Ma nourrice m'enseigna qu'Amour est passé maître serrurier en l'année même où cadenas furent inventés.

- Dites plutôt que vous ne savez résister aux larmes et suppliques de votre femme.

- Ne le croyez mie, puisque, bien au rebours, c'est elle qui m'a sollicité de partir, et voilà tout justement ce qui me donne à penser.

Mais il était écrit là-haut que le baron de Froideville irait en Palestine, car au moment précis qu'il exposait son cas à Monseigneur Raoul de Lusignan, sa femme venait de s'étrangler mortellement d'une arête de poisson.

Lors ce fut beau tapage mené en tout le manoir de Froideville où, du haut des tours jusqu'aux souterrains, hommes et femmes se mirent à geindre, crier et se lamenter tous ensemble, quand fut ouïe la nouvelle de cette mort tant soudaine et prématurée.

Bientôt tout ce qu'en cas pareil on est coutumier de dire en sentences inutiles et conseils tardifs et frivoles fut répété sur tous les tons, sans plus porter remède au mal qu'un lavement d'eau bien chaude à un cheval de bois.

" Ah ! Si les poissons n'avaient pas d'arêtes ! "

" Hélas ! elle eût été mieux avisée de manger bonne plantée de tripes, et n'aurait ainsi risqué mourir que d'indigestion et non par fausseté et perfidie d'une arête outrageuse ... "

" Pauvre chère maîtresse ! pas un mire, pas un barbier à son heure dernière, fors un chétif avorton d'apothicaire qui, par habitude, lui cherchait l'arête au croupion ".

Mais, par dessus tout ce grand deuil bruyant, s'entendait la douleur de la petite Giselle qui s'accrochait au col déjà glacé de sa mère, poussait des cris à fendre l'âme, sans mot pouvoir dire, et tant était secouée à hoquets et sanglots si forts qu'elle tomba en pamoison. Force fut donc de la dégrafer et lui délacer le corsage. Devant quoy son compagnon de jeux, un gentil garçonnet, qui était page du baron de Froideville et avait nom Raimbault, demeura ébahi, rougissant jusqu'aux oreilles.

Cependant, le baron donnait des ordres pour son départ en terre sainte de Palestine et pour la mise du corps de la défunte en terre sainte de Froideville, et s'occupait surtout du fourbissement des armures, affilement et aiguisement des lances, épées et haches de combat.

 

CHAPITRE II

 

Le lendemain, dès l'aube, à l'issue d'une messe basse qu'il entendit dévotement à la chapelle, il fit mettre prestement la baronne de Froideville en un beau caveau, puis chaussa ses éperons et enfourcha un destrier pour aller, avec tous ses hommes d'armes rejoindre la troupe que commandait Raoul de Lusignan.

Cependant, la petite Giselle apercevant que son père s'était bouté à cheval et oyant que les trompettes sonnaient le départ, disait à voix entrecoupée et mesheignée :

- Las! c'est donc bien vrai que me laisserez céans toute seule en pareille occurrence de peine, sans que loisible me soit de quester, près d'âme qui vive, consolation et allègement de mes mortelles douleurs. En cette demeure, jà ne restent plus rustres et varlets, et ne vois plus auprès de moi homme ou femme à qui, sans déroger, me soit licence permise de faire confidence de mes pensers chagrins, pour me tollir du mal de désespérance où je suis morfondue?

- Très chère fille, répondit le baron de Froideville, les desseins de Dieu sont maîtres souverains de notre destinée. Toutes larmes et paroles sont vaines. Je vous laisserai donc ici avec dame Gertrude, votre gouvernante : vous prierez pour le succès de nos armes, et, avec elle, parlerez de votre père qui est son seigneur et maître et le vôtre.

- Soyez assuré, mon père, que point ne faillirai de lui parler de vous à toute heure ; mais, las ! elle ne m'entendra guère, tant elle est sourde et débécillée du tympan. Si du moins, vous me laisseriez encore mon compagnon de jeux, votre page Raimbault ?

- Si bien ! Je vous le laisse et ne veux pas emmener ni femme ni enfants, seulement hommes de guerre bien râblés et membrus. Or ça, Raimbault, mettez pied à terre ; je vous l'ordonne.

Le petit page devint tout pâle, et ses yeux s'emplirent de larmes.

- Je, dit-il, ai bon courage et me sens la force d'occire les Sarrazins.

- Certes, vous viendrez aussi les occire, mais plus tard, quand la moustache vous sera poussée. En attendant ce, demeurez céans, je le veux !

Ce que fit le gentil page Raimbault, qui se laissa glisser à terre le long de la queue de son cheval et s'en alla, tout morfondu, pleurer derrière le chenil où les chiens qui le cognaissaient se mirent à lui lécher les mains à travers les grilles et lui faire fête. Ce lui fut sa prime consolation, en attendant mieux. Enfin le baron de Froideville donna le signal du départ.

Je, dit-il, étendant sa main droite au-dessus de la garde de son épée qui était en forme de croix, ne rentrerai cy, qu'après entière défaite des mécréants et victoire insigne des Chrétiens. Et, si je manque à cette foi jurée, que la colère céleste me poursuive, moi et les miens, jusques à la septième génération.

Ainsi fit le très noble Seigneur un serment que jamais ne devait tenir et perdit belle occasion de se taire, en soi bien gardant de téméraires propos, pleins de vent et tout boursoufflés en fanfreluches de vanité.

 

CHAPITRE III

 

Après le départ du baron et de ses hommes d'armes, Giselle restait anéantie et mornée en défaillance, grandement navrée de deuil et d'absence, et pleurant de l'œil droit sa mère trépassée, ce pendant que, du gauche, son père parti en guerre tant lointaine. Elle occupait ses journées à songer creux et lire son grand livre d'heures dont surtout explorait les belles images peintes, en compagnie de Dame Gertrude, laquelle était mal en point, en visage de rebec, bossuée de l'échine, catarrheuse, sourde et presqu'aveugle. Ainsi passaient les jours vides de tout penser plaisant.

Raimbault ne venait guères dans le manoir troubler le recueillement et rompre l'ennui dont il était rempli, occupé qu'il était au dehors à exercer son corps en discipline rigide, assouplir ses muscles et devenir bientôt apte à porter l'armure, jouer de l'épée à deux mains, rompre lances en champ clos, dompter chevaux fougueux et manier toutes armes ; et en tout il excellait émervaillant fort les badauds qui le regardaient besoigner. Or, tant il vira qu'en six mois il eût la mine d'un jouvenceau bien campé, moult assuré et résolu et semblait un jeune athlète qui soit préparé ès jeux d'olympie.

Le plus doux passe-temps était pour Giselle de, par la fenêtre, l'admirer et demeurer en rêverie extasiée, non qu'elle eût en la gibecière de son esprit aucuns menus suffrages de vouloir galant et subtil, car était bien au rebours confite en scrupules pieux. Et ce ne fut que par ingénue curiosité qu'elle gagna pente naturelle à mander Raimbault en sa chambre, où elle lisait ses heures, à côté de la vieille qui défilait son chapelet et marmottait des oraisons.

Dès qu'il vit le joli minois de Giselle, le page en fut ébloui, car elle avait encore gagné en attraits nouveaux, qui étaient si grand régal pour ses yeux qu'il ne sut que lui dire.

- Il faut bien, dit-elle en soupirant, que j'ai dû, ne sais comment et bien malgré moi, vous être contraire en quelque chose et vous devenir déplaisante, mon ami Raimbault et compagnon chéri, vu que si fort m'avez délaissée, depuis de longs jours, et semblez m'oublier ?

- Je n'ai, n'en doutez mie, dit Raimbault, que joie de vous être agréable, et même, si me voulez comme esclave, je suis prêt à vous obéir.

- Votre langage est courtois, et c'est là répondre ainsi qu'un chevalier ferait à la dame de ses pensées, mais je ne la suis point, que je sache, et pourtant serait là mon vœu le plus cher.

- Certes, vous l'êtes déjà, et n'attendrai pas d'être armé chevalier pour vous rendre hommage et porter vos couleurs.

- Portez-les donc ce jour d'huy ; car jamais, entendez-le, jamais, mon gentil Raimbault, je n'accepterai d'hommage d'un autre.

- Deo Gratias ! psalmodia Gertrude qui dormait à demi en priant et ronflait de son nez roupieux.

- Vous ne me dites rien de plus, continua Giselle, et je m'aperçois bien que vous ne m'aimez plus comme jadis.

- Ah ! c'est que je vous aime autrement et cent fois mieux.

- Jamais ne m'aimerez trop ni assez.

- Dignum et justum est ! ajouta Gertrude.

- Faut-il vous avouer que je n'oserais plus approcher mes lèvres de vos joues tant roses et vermeilles, et ne sais pourquoy.

- N'est-ce que cela ! Baisez-les, je le veux ! fit Giselle.

- Aequum et salutare ! fit la vieille.

- Ah! ma gente Giselle, si jamais suis à aultre qu'à vous, je veux bien être sous vos yeux mué en caprimulge ou en coquecigrue !

- Amen ! marmotta Gertrude, puis s'endormit.

N'espérez mie que j'entreprenne de vous narrer par le menu la fin de ce devis, sinon que la tendre Giselle perdit bientôt l'entière mémoire de la distance qui sépare une très haute et noble damoiselle d'un simple page, de petite naissance.

 

CHAPITRE IV

 

Or, à cet instant précis où nos amants se juraient de s'adorer pour le moins jusqu'à la mort, et de, pour cette terrestre et misérable vie, s'unir par mariage, sitôt après le retour du baron Raynold, celui-ci prenait un engagement solennel, en levant au bout de son bras droit la croix de son épée. Et voici pourquoy il fit ce nouveau serment.

La journée avait été rude mais enfin, les mécréants étaient demeurés maîtres du terrain et avaient mis à mal les chevaliers chrétiens, tous morfondus et navrés de coups meurtriers, estourdis et effondrés. Or le baron de Froideville avait perdu son casque, sa cuirasse, sa hache, ainsi que Pluton, cestui cheval embroché par la lance d'un Sarrazin.

En ce danger pressant, le baron Raynold se voyant exposé à tomber vivant ès mains des infidèles, fit un suprême effort pour sauter en croupe d'un chevalier chrétien. Il ne se trouva près de lui qu'un gentilhomme Limosin, appelé Pompidou. Il s'accrocha donc à la selle d'icelui et mit le pied dans l'étrier pour enfourcher le cheval. Mais Pompidou, étant couard de sa nature et craignant que son cheval, chargé d'un poids nouveau, n'eût plus la force de courir assez vite pour le tirer de ce mauvais pas, réussit à se défaire du baron, vu que cestui Seigneur, affaibli par blessures et fatigue, venait de perdre connaissance ; ce qui permit à Pompidou de traîtreusement lui desserrer ses doigts crispés et le culbuter derrière lui du haut de la selle. Mais comme le blessé avait un pied pris dans l'étrier, il n'en demeura pas moins accroché au cheval et fut traîné à l'escorche-cul jusqu'au beau milieu du camp des Croisés.

Et quant il reprit ses sens, Pompidou l'assura qu'il venait de lui sauver la vie, non sans avoir, au péril de ses jours, pourfendu, rompu et démantibulé pour le moins quarante Sarrazins.

A quoi le baron de Froideville, qui venait de retrouver la parole, répondit en s'écriant :

- Et moi, je jure, par Saint-Martin, que pourrez me demander tout ce que puis donner quand ce serait tous mes fiefs et la main de Giselle, ma fille unique ; je vous en investis maître et seigneur. Et si je manque à la foi jurée, que la colère divine me poursuive, moi et tous les miens jusqu'à la septième génération.

Pompidou n'eût garde de refuser car, en son pays, il ne lui restait plus un lopin de terre au soleil ni un escut vaillant. De ce fut qu'il devint le meilleur ami du baron et le détermina à s'embarquer avec lui pour le pays de France, où ils advinrent tous deux fort éclopés, efflanqués et tirant la langue, mais remerciant Dieu quand même de leur avoir laissé à chacun deux bras et deux jambes, ou peu s'en fallait.

 

CHAPITRE V

 

Quand donc ils arrivèrent à la porte du manoir, on leur tendit par le guichet un pain bis, deux gobelets d'eau bien fraîche et deux petits escuts, les prenant pour mendiants esgous, hordous et embousés. Adoncques Messire Reynold entra en colère terrible, se mit à crier son nom à tue-tête et brimballa la clochette si longtemps et si fort que Giselle et Raimbault accoururent à toutes jambes, l'un suivant l'autre.

Sitôt que la porte s'ouvrit, le baron détacha un coup de pied seigneurial dans les fesses du guichetier qui le reconnut incontinent.

- Doux Jésus, s'exclama Giselle, c'est mon père lui -même qui revient en tel équipage! Et tous nos soldats, qu'en est-il advenu?

- Ils sont morts et dorment en terre sainte répondit le baron en ôtant la loque crasseuse qui lui servait de chaperon, mais, si je les ai perdus, j'ai du moins la consolation d'avoir trouvé en Palestine un fidèle ami que voici et que j'ai hâte de vous présenter, car j'ai résolu qu'il serait votre époux... Mais vous ne répondez rien ... Par la Sambregois ! J'aperçois des larmes couler. Notre choix aurait-il lieu de vous déplaire? Ce serait tant pis pour vous. J'ai juré ma foi de gentilhomme ; je tiendrai mon serment.

- Ah, mon père! N'avez-vous pas juré aussi de revenir vainqueur? Dieu ne l'a pas voulu. Il ne voudra pas que vous brisiez mon cœur en disposant de moi contre mon gré. Répondit Giselle.

- Or sus ! Trêve de propos mutins ! J'ai dit : je veux ; et ce que je veux sera. Donc, moi vivant, vous n'aurez d'autre époux que le chevalier Pompidou ; et puisqu'il vous plaît vous lamenter incongruement, sortez de devant mes yeux, et n'y reparaissez qu'en mine accorte et avenante et belle humeur de soumission.

La pauvre Giselle s'en alla, toute penaude, se réfugier en la chapelle, ce pendant que Raimbault demeurait seul avec Pompidou ; car ce fut au pauvre page lui-même que le baron donna mission d'accompagner le Limosin et le faire duire en ses appartements. Mais, avant de lui dicter cet ordre, il s'était mis à rire au nez de l'amoureux, quand cestui jouvenceau lui eût déclaré son amour pour Giselle et l'eut supplié en grâce de lui octroyer sa main.

- Vous êtes un fol, lui dit-il, et me semblez bien osé, étant de si petit lignage de vouloir bien hausser votre misérable origine à égaler mon noble blason, et mériteriez d'être fouetté jusqu'à la cacque-sangue, si pitié je n'avais de votre jeunesse.

Sitôt que, seul à seul, Raimbault se trouva en face de Pompidou, croyant être devant quelque preux et féal chevalier, il se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux et lui narra, à grands sanglots, son amour pour Giselle et l'espoir qu'ils caressaient tous deux de s'épouser. Il pensait bien ainsi le distraire de tel mariage.

Mais Pompidou qui avait plus grand souci de l'argent que de la femme, lui répondit que c'était là très mince détail, vétille, billevesée, si peu que rien qu'il ne fallait pas se forvoyer dans le passé et chausser des lunettes pour quérir des sujets de jalouse humeur qui, au demeurant, ne sont que triqueniques dont il n'était guère séant de s'empaletoquer la cervelle.

D'un tel discours, Raimbault fut si outré qu'il se rua à poings fermés sur le Limosin ; et lui fracassant le nez, les badingoinces et les dents incisives, lui accommoda tout le visage à la casse-museau.

Lors Pompidou tira sa grande épée et Raimbault incontinent son poignard ; puis, parant l'attaque, porta un coup si terrible qu'il eût, pour le moins, ouvert le ventre du Limosin et l'eût dépopulé de tous ses boyaux, si l'autre n'avait fait volte-face, en sorte qu'il fut navré et perforé par autre côté, et se prit à geindre comme un grand veau plourart, et torticuler en manière d'anguille à l'escorche-vif.

Ayant ouï ses cris horrifiques, le baron de Froideville accourut, et Raimbault n'eut que le temps de s'esquiver et retrouver son amie en la chapelle, d'où il parvint à l'entraîner, en toute hâte, hors du manoir, passant la poterne, traversant le souterrain et gagnant les champs.

Les pauvrets ne savaient plus à quel saint se vouer et se disaient que l'heure était venue de s'aller aimer en Paradis et laisser sur terre le seigneur de Froideville se consoler avec son ami Pompidou. Mais las ! On ne leur bailla guère le temps de réflexion ; car, à peine finissaient-ils de gravir la haute falaise de Mers, qu'ils se virent enveloppés et cernés par les gens du château qui étaient à leurs trousses et les pourchassaient à grands cris.

A leur tête courait le baron, vociférant et clamant qu'il ne se ferait faute bientôt de châtier le jeune coq qui avait séduit la propre poulette de Froideville, et toujours disait que, pour commettre semblable forfait, ce page du Diable avait vendu son âme à Belzébuth et fait usage de maléfices et sortilèges, tant il était incrédible et impertinent que si haute damoiselle pût aimer jouvenceau de si petit lignage et vouloir se mésallier et déroger ainsi sans le paternel aveu.

Adoncques nos deux amants, se voyant pris et perdus à jamais l'un pour l'autre, préférèrent être morts que vivre séparés ; et, s'enlaçant dans un suprême baiser, se jetèrent à plongeon du sommet d'escarpement de la falaise en la mer écumante où, le lendemain, ils furent trouvés à la basse-marée, se tenant encore serrés, sur le lit froid des blanches roches de Blengues.

Le très puissant baron de Froideville était demeuré bouche bée et tout consterné de semblable trépas ; car il avait tout prévu, hormis telle aventure de deuil et châtiment si terrible. Et comme, dans le fond de son être, il n'était pas la moitié si méchant qu'il tâchait de le paraître, il s'abandonna au plus terrible désespoir, s'accusant à haute voix et se frappant la poitrine, déchirant ses vêtements, et s'arrachant les cheveux et la barbe. Il demeura trois jours sans boire ni manger : après quoi, fit faire des obsèques magnifiques aux deux amants et les fit mettre côte à côte dans un même caveau.

Mais il ne fut pas guéri pour cela de faire serments.

Car, après qu'on eût scellé la pierre sur les pauvres enfantelets, il s'agenouilla et pria un instant en silence, puis se levant : Je, dit-il, fais vœu de pénitence pour ce qu'il me reste de jours à vivre, et fais serment de ne plus jamais porter chausses, pourpoint ni chemise, mais seulement couvrir ma nudité misérable d'un cilice cendreux, de ne boire que de l'eau et me nourrir de choux de Rompval, d'herbes et de racines et j'invite mon ami et sauveur le chevalier Pompidou, à faire de même pour l'amour de moi. Je jure de ne jamais plus faire remettre poutre ni pierre, voire un fétu à ce manoir maudit, et défends qu'on le répare après que je serai trépassé, vu que j'ai le grand désir qu'il disparaisse à tout jamais et que ses ruines soient réduites en menue poussière, en sorte qu'il ne reste plus un seul témoin de ma disgrâce tant cruelle.

Entendant un tel vœu, Pompidou, qui ne s'accommodait guères de ce nouveau régime du baron, jugea prudent de déguerpir et s'esquiver en tapinois. Il partit pour son pays rocailleux de Limosin, où il arriva sans doute, mais ne donna jamais de ses nouvelles et oncques ne fut revu en la verte Picardie.

Le manoir de Froideville ne tarda guère de tomber en ruines et bientôt les corbeaux eux-mêmes ne purent y faire leur nid sans danger ; et il n'en demeura en tout qu'une seule pierre sculptée, portant le blason qui était d'azur à la fasce d'or, accompagnée en chef de deux roses d'argent et en pointe d'un croissant de même.

 

 

 

FIN

 

(Extraits de Mr Octave Thorel tirés du manuscrit inédit

" Les serments du baron de Froideville" de Mr Paul Sonniès)

(Source : 2012 - Ville de Mers-les-Bains - Service Communication)

 

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